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Il était un dimanche soir, la tête à l'envers...

Chaque fois, c'est la même chose. Ce moment revient, inlassablement. Pour certains c'est le dimanche soir. Pour d'autres, c'est aussi à la fin des vacances, ou à la rentrée scolaire. Et pour d'autres encore, un anniversaire d'un moment difficile voire traumatisant: séparation, décès, accident, déménagement, etc. A chaque fois, nous butons devant le même obstacle, nous nous retrouvons mal à l'aise, souhaiterions être ailleurs, ou à un autre moment, parfois oublier. Bref, c'est l'angoisse. Que ceux qui pensent en être dispensés mènent l'enquête auprès de leur entourage, la réponse sera sans appel. On peut éventuellement se cacher à soi-même ces moments où notre estomac se noue et notre humeur s'effondre, mais ceux qui vous connaissent ne s'y trompent pas!


Concrètement, qu'est-ce qui se passe?


Si vous êtes un angoissé du dimanche soir, vous le savez: votre corps est raide, vous ne trouvez pas le sommeil, vos pensées tournent en boucle dans votre tête comme vous dans votre lit. Et vous donneriez beaucoup, à ce moment-là, pour qu'on vous extrait de ces sensations. Peut-être avez-vous envie de consommer plus de sucre, de tabac ou d'alcool? Si vous connaissez bien le problème et les magasines féminins qui vous donnent toutes les solutions magiques à vos problèmes, vous faites un rituel bien rôdé, comprenant au choix: bain relaxant, musique douce, tisane, repas léger, massage aux huiles essentielles, et au lit tôt, afin de maximiser vos chances de ne pas subir le dur passage du dimanche soir angoissé.

Sauf que ça ne résout pas le problème. Déjà parce que les enfants ne veulent pas aller au lit à 18h30 afin que votre rituel bien-être soit terminé à 22h pour votre propre coucher, parce que vous avez oublié de repasser la seule chemise que vous voudrez mettre le lendemain pour être sûr d'être au top, parce que finalement faire sa "to do list du lundi" le dimanche c'était plus stressant qu'autre chose, parce qu'il y a plus rien dans le frigo et "alors comment on va faire les magasins sont fermés", parce qu'à 21h30, quand le grand va se mettre enfin au lit, vous apprenez qu'il n'a pas préparé son exposé pour le lendemain, parce que vous avez reçu 10 mails pendant le week-end auxquels (le comble!) vous voulez répondre ce soir, pour ne pas être trop stressé demain (si si vous l'avez déjà fait j'en suis sûre, même que vous vous êtes promis de ne plus jamais le faire la dernière fois que vous étiez en vacances!), parce que vos parents ont décidé que le dimanche soir, c'est le meilleur moment pour passer du temps ensemble et entretenir les liens...

Bref, vous résistez, et ça ne fonctionne pas. Parce que le monde ne se soumet pas à votre angoisse, et vous n'arrivez pas à la faire sortir de vous à grand coup d'huiles essentielles ou de to do list faite en avance. Alors, existe-t-il une bouée qui pourrait vous sauver du naufrage dimanche prochain?

La tête à l'envers pour avoir l'esprit en phase avec le monde


Je vais vous faire une confidence, que certains élèves qui suivent mes cours connaissent déjà. Faire le poirier (Adho Mukha Vrksasana), me mettre sur la tête (Salamba Sirsasana) ou prendre l'avion et faire confiance au vide qui ne l'est pas pour porter les ailes de la machine ont été pendant longtemps un véritable supplice. Ne parlons même pas de pratiquer la varappe, où il faut monter, puis descendre ou faire confiance à une corde pour s'assurer de redescendre en un seul morceau, ou naviguer lorsque le bateau gîte. Toutes les explications scientifiques pour me faire accepter qu'il y n'y a pas de risque de chaos n'y servent à rien: mon estomac est noué, je transpire, je veux m'enfuir si toutefois je n'ai pas réussi à éviter d'y aller. Cela peut paraître ridicule pour certains, et évident aujourd'hui, mais croyez-moi il n'a pas été si simple de comprendre que toutes ces peurs relevaient en fait toutes de la même: la peur de tomber, au sens propre. Il a été encore moins agréable de constater que cette peur de tomber au sens propre s'accompagnait de la même peur au sens figuré, mais je passerai sur ces aspects ici. L'important est de prendre le problème par un bout. Il me semble qu'apprivoiser ses peurs en commençant par le côté le plus sécuritaire, du moins en apparence, est une bonne approche. C'est ainsi par exemple que commencer par regarder en face et apprivoiser ma peur d'avoir la tête en bas et en même temps les pieds en l'air a été une bonne façon d'appréhender des difficultés plus existentielles liées à la perte de contrôle.




C'est donc persuadée que je vaincrais mes peurs, que je me suis mise il y a quelques années à mettre ma tête à l'envers, en équilibre sur mes mains et mes pieds en l'air, avec acharnement pendant plusieurs semaines. Soyons francs, j'ai vu des progrès à chaque fois, ce qui réjouissait mont ego, même si je ne parvenais pas au but ultime encore. Et puis un jour, sans doute au cours duquel je cherchais moins à contrôler mes mouvements et comprendre dans quel agencement mes membres se mettaient à chaque étape de la montée des pieds, ceux-ci se sont envolés, et je me suis retrouvée la tête à l'envers, en équilibre sur les mains.

Lorsque je suis redescendue, j'ai éclaté de rire, parce que je trouvais que c'était ridiculement facile contrairement à ce que j'imaginais, et aussi parce que je me trouvais moi-même ridicule de penser que d'y arriver changerait quelque chose en moi, enfin, pour de bon. Ce fut une révélation. Tant de temps passé à résister à cette peur, à l'éviter, l'affronter ou la nier! Toute cette énergie mal investie!


Vivre ce qui vous fait le plus peur, l'éviter ou l'affronter ne changera pas votre peur, et ne vous en débarrassera pas. La seule chose qui vous permet de la dépasser est l'apaisement. Accepter d'avoir peur. Accepter d'être là, dans cet état. Constater que malgré la peur votre corps fonctionne, il reste en vie. La peur est un état ressenti à un moment. Elle finit toujours par disparaître, elle, tandis que vous êtes toujours là, vous. La peur est quelque chose qui vous traverse, au même titre que la joie et la tristesse. Vous pouvez laisser votre mental la suivre et votre corps en subir les conséquences, ou vous pouvez choisir de la laisser vivre en vous, l'accueillir avec douceur. Vous avez sûrement peur de quelque chose et ceci se rappelle à vous régulièrement, de façon flagrante ou insidieuse. Pensez à ce qui vous semble désagréable, régulièrement, et dégagez quelle peur y est reliée. Nous avons tous peur de quelque chose ou de plusieurs. Ceux qui s'en accommodent ne sont pas ceux qui l'ignorent, l'affrontent, le fuient ou le nient. Cette part obscure fait autant partie de nous que ce qui brille. La lune est toujours là et elle est ronde, quoi qu'on en voit ou qu'on décide d'en voir.


Aujourd'hui, le poirier, Adho Mukha Vrksasana et la posture sur la tête soutenue, Salamba Sirsasana sont parmi mes postures de yoga préférées. Non pas pour la forme qu'elles ont ou le fait que les gens les considèrent souvent comme des postures avancées (ce qui est plutôt comique lorsqu'on pense que les enfants se mettent souvent dans ces postures spontanément!), mais parce qu'elles me permettent de me reconnecter à chaque fois à ce chemin vers l'apaisement que j'ai fait à un moment et que, il faut le dire, je dois sans cesse refaire, dès que quelque chose d'angoissant se présente à moi. Et je m'y sens bien, tout simplement, comme ces oiseaux que l'on voit jouer avec le vent, qui se laissent emporter en ayant toujours confiance qu'au moment opportun leurs ailes battront exactement comme elles le doivent pour maintenir la direction, sans forcer. Ces oiseaux sont libres non pas parce qu'ils savent bien utiliser leurs ailes, mais parce qu'ils aiment le vent qui les porte.


Finalement, l'essentiel n'est pas de savoir ce que vous pouvez faire, ou ne pas faire, le dimanche soir ou lors de tout autre moment que vous préfèreriez éviter pour ne plus le subir, mais plutôt de comprendre quelles sont les résistances que vous avez mises en place, et comment vous pourriez vivre apaisé avec ces sensations qui se présentent à vous. Comment pouvez-vous les accueillir? L'apaisement, le vrai, ne serait-ce pas d'accepter ces limitations que nous avons tous pour soi-même, et finalement les célébrer?




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